| Bernard Lancelle
La tentation est forte pour tous ceux qui essaient de faire parler les mots, de pervertir - peut-être par envie - le chant de la matière, sa danse déraisonnable qui fait de la vie et de la mort un précipité mariant le geste qui aime au geste qui tue, nous conduisant ainsi au cœur du mythe, à l'essentiel.
Le geste de l'art, geste magique au sens propre, archaïque, reste inscrit dans la sphère du monde sacré.
Non seulement le geste de l'artiste se passe de l'intelligence, de la raison, mais, peut-être aussi, les nie-t-il, car sa trajectoire est de celles que la raison se doit de réfuter comme procédant d'une violence/dépense primitive propre à l'animal et à la divinité, et il est impossible à l'artiste de méconnaître qu'une œuvre naît du signe de mort qu'il grave sur son front.
Il n'est pas utile de s'étendre longuement sur le paradoxe de l'art : c'est en fixant le mouvement dans l'apparente immobilité de la matière morte - morte parce que façonnée, travaillée, détruite dans sa vocation transformable par la main, le feu - que l'artiste le consacre ; il n'est plus dès lors mouvement issu de la discontinuité vitale mais mouvement transcendé qui contient en germe à la fois les micro-mouvements individuels et, qui les résume tous, celui de la vie continue, non transformable, divine : la Mort.
De même, il est inutile de s'étendre sur la procédure érotique de l'art qui s'empare de celle, alchimique, des amants : deux êtres réussissant enfin à s'arrêter, perdus à leur liberté individuelle, sur l'instant de l'orgasme (la petite mort), auto-avalés dans leur indécente fusion - indécente car niant la dignité d'être unique - à jamais immobilisés sur le tranchant de chair de l'horizon dernier.
Le but de l'art - si tant est que l'art ait un but - n'est certainement pas d'expliciter les mythes, mais de faire surgir par des gestes incantatoires les ombres sans voix qui en furent à l'origine. Ainsi ces figures féminines, ces féminités, ne sont femmes que dans la mesure où les antiques déesses hantent encore notre imaginaire.
Territoires fantasmatiques affleurant à notre imaginaire collectif, elles sont femmes ainsi que les continents sur les reins mobiles des océans, usés de vent, assoupis dans le soleil ou illuminés de pâleur.
Nous les regardons, issues d'une terre que travailla la main, armée d'objets cruels, qui l'usèrent comme usent la peau d'une maîtresse de leurs doux et durs ressacs, de leur exigence vénératrice, ses amants ; nous les regardons, hanches arrimées à la pine bandée de leurs reins, immobiles, se mouvoir dans l'air, leur impassible regard jamais ne rencontrant le nôtre car, loin de l'humanité, elles sont l'écho figé qui nous trouble des déesses, les âmes-vertiges d'un temps d'avant le temps… Et, enfin lavées de toutes les frivolités de l'humaine raison elles s'élèvent à l'unique souveraineté d'Eros.
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